«L’échec de l’école algérienne était à l’évidence programmé»: retour sur les réformes scolaires en Algérie

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Dans un entretien à Sputnik, Malika Bouchenak Boudalia, pédagogue et auteure pour enfants, analyse la faiblesse du système éducatif algérien, soulignant que l’école enseigne «une langue simplifiée» qui est la cause de tous les maux dont souffrent les enfants. Elle propose d’adosser l’école aux objectifs du millénaire en langues et en mathématiques.

Depuis la chute des prix du pétrole, l’Algérie, qui a dépensé plus de 1.000 milliards de dollars durant les 20 années de pouvoir de l’ex-Président Abdelaziz Bouteflika, se retrouve dans la même situation de crise financière, économique et sociale que dans les années 1990. En effet, après 59 ans d’indépendance, l’économie du pays est toujours dépendante à 98% des exportations d’hydrocarbures.

Pour s’en sortir, l’Algérie n’a pas d’autre choix que de développer et diversifier son économie en l’articulant autour du savoir, de la découverte, de l’innovation et de la recherche, ainsi que du développement. Le pays ne peut pas faire l’économie d’avoir une armée de chercheurs et de savants en mathématiques, en physique, en chimie, en biologie, etc, capables de réaliser des découvertes fondamentales, et des ingénieurs et techniciens en mesure de les appliquer pour développer des technologies nouvelles à même de propulser le pays dans le XXIe siècle.

Or, pour atteindre un tel objectif, il faudrait un système scolaire et universitaire performant, ce qui n’est malheureusement pas le cas en Algérie. Les universités algériennes ne figurent plus, depuis plusieurs années, dans le top 1.000 des meilleurs établissements dans le monde. Idem pour le système éducatif qui a dégringolé aux dernières places mondiales.

Pourquoi cet état des faits? Qu’est-ce qui ne marche pas dans le système éducatif algérien? Pourquoi l’école est incapable de relever le défi de la modernisation du pays?

Pour répondre à ces questions, Sputnik a sollicité Malika Bouchenak Boudalia, auteure pour enfants, pédagogue spécialiste en linguistique et sociologie de l’éducation, et ancienne membre de la Commission éducative mise sur pied en 1992 par feu le Président Mohamed Boudiaf. Mme Bouchenak Boudalia a également créé une école alternative «La 7e Couleur» axée sur les objectifs universels du millénaire en langues et en mathématiques.


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Sputnik . Par Malika Bouchenak Boudalia

Malika Bouchenak Boudalia, auteure pour enfants, pédagogue spécialiste en linguistique et sociologie de l’éducation, et ancienne membre de la Commission éducative mise sur pied en 1992 par feu le Président Mohamed Boudiaf

L’école apprend aux enfants une «langue simplifiée»

«Le constat de l’échec de l’école algérienne a été fait officiellement et publiquement en 2018 par l’ex-ministre de l’Éducation Nouria Benghabrit [2014-2019, ndlr]», rappelle Malika Bouchenak Boudalia, regrettant le fait que «malheureusement peu de personnes se sont donné la peine de chercher les causes profondes de ce désastre, se contentant d’évoquer, à juste titre, le manque de moyens matériels et pédagogique, les conditions sociales des enseignants, etc.»

Et d’expliquer que «l’école algérienne souffre d’une maladie chronique handicapante depuis 1965, date de l’instauration officielle du premier texte régissant l’École nationale intitulé « Instructions officielles pour l’enseignement de la langue de conversation ». En effet, ce texte réglementaire a imposé par la contrainte une nouvelle langue d’enseignement: « la langue simplifiée » qui se substitue à la langue des écrivains, des poètes, des philosophes, des penseurs et des savants et qui a généré une production industrielle d’un nouveau support: le « manuel scolaire et parascolaire »».

Quels sont ses concepts et d’où viennent-ils?

Dans le même sens, la spécialiste informe que «sur le plan conceptuel, ce texte de 1965 applique les principes du projet de l’Unesco de juin 1947, relatif à la création d’une « langue de scolarisation » à destination des peuples sous domination coloniale, notamment les Africains. Ces principes sont en nombre de cinq: éducation de base, langue de scolarisation, langue fondamentale [qui signifie élémentaire, basique, rudimentaire, simplifiée, ndlr], langue standard et enfin vocabulaire fondamental [qui signifie réduit, simple, concret, usuel, administré au compte-goutte, ndlr]».

Après que le ministère français de l’Éducation s’est emparé de ce projet en 1950, un projet de loi a été proposé à l’Assemblée nationale en 1954. «Cette proposition a provoqué un séisme en France où d’éminents intellectuels humanistes, dont Jean-Paul Sartre et Bertrand Poirot-Delpech, et les enseignants l’ont vivement dénoncé, faisant ainsi échec à la tentative de son adoption. Dans un pamphlet intitulé « Français élémentaire? Non! », ces intellectuels ont dénoncé entre autres: « un complot contre notre langue! », un projet « de mutilation de la langue française » et enfin « une langue infirme et informe! »».

Après deux tentatives d’introduire ce projet au Vietnam et au Maroc qui se sont soldées par un échec, «l’Algérie l’a adopté en 1964 et mis en place les textes réglementaires en 1965, en confiant la gestion de l’école aux corps bureaucratiques des inspecteurs formés sous les auspices de l’Unesco et qui appliquent depuis, sans en associer les enseignants, les concepts et les règles de cette abomination à ce jours [dans les langues arabe, française et anglaise, ndlr]». À partir de là, «l’échec de l’école algérienne était à l’évidence programmé et d’ordre scientifique!».

Un cas édifiant

Selon l’interlocutrice de Sputnik, la transmission aux enfants d’un capital culturel constitue le premier objectif scolaire de ce siècle, conformément aux objectifs du millénaire définit par l’Union européenne. «Cette transmission est aujourd’hui dans le monde une tâche régalienne prioritaire, qui est dévolue à l’État», souligne-t-elle.

Pour la mise en œuvre de cet objectif, poursuit-elle «l’Europe transmet 600 œuvres littéraires aux enfants âgés de trois à huit ans. En effet, 300 œuvres à ceux âgés de trois à six ans, dont 22 auteurs patrimoniaux, deux anthologies dont l’une de 365 contes, 54 auteurs classiques, des recueils de poésies. Et 300 œuvres aux enfants âgés de six à huit ans, dont 57 œuvres classiques, 22 patrimoniales, des recueils de poésies».

L’Algérie, quant à elle, «transmet aux enfants entre trois et huit ans zéro œuvre patrimoniale, zéro œuvre scolastique, zéro œuvre classique, zéro œuvre moderne, zéro recueil de poésies», dénonce-t-elle, estimant qu’il ne faut pas «être expert pour savoir qu’un enfant adapté à une langue simple ne peut accéder à la mathématique, à la physique, à la chimie et à toutes les sciences fondamentales. Et encore moins à la philosophie, à la pensée de François Rabelais, d’Averroès et Avicenne, à la poésie raffinée de Schiller, de Shelley et de Shakespeare et la musique classique de Mozart et de Beethoven».

Pourquoi il faut la langue des poètes et des savants?

Pour accrocher le système éducatif algérien aux objectifs du millénaire, il faut adopter une réforme à tous les niveaux avec l’objectif «de développer l’imagination des élèves et des étudiants» et non le bourrage de leurs crânes avec ses informations et qui plus est transmises avec une langue pauvre et appauvrissante, explique Mme Bouchenak Boudalia, citant Albert Einstein: «L’imagination est plus importante que le savoir. Le savoir est limité alors que l’imagination englobe le monde entier, stimule le progrès, suscite l’évolution». Dans une autre déclaration rapportée par son professeur de violon et ami, Shinichi Suzuki, Einstein affirmait que «la découverte de la relativité restreinte m’est arrivée par intuition, et la musique était la force motrice derrière cette intuition. Ma découverte est le résultat de la perception musicale».

Il faut savoir que la poésie est la base et le fondement de la musique classique, qui, comme l’explique Percy Shelley, procure «une capacité accrue à communiquer et à recevoir des conceptions intenses et passionnées sur l’homme et la nature». En effet, «la langue des poètes est le meilleur moyen d’éduquer les esprits à faire des découvertes scientifiques en allant au-delà de ce que témoignent les sens directement et en résolvant des paradoxes. Ceci, de la même façon que l’esprit humain saisit le sens d’un vers au-delà des mots qui le composent», indique-t-elle.

Enfin, l’enseignement des sciences, Malika Bouchenak Boudalia cite en exemple le livre Leçons de Marie Curie édité pour la première fois en 2003. Cette éminente savante deux fois prix Nobel de physique avait appris entre 1907 et 1908, dans une expérience pédagogique extraordinaire, avec d’autres savants dont certains sont également des nobélisés, à des enfants entre huit et 13 ans des principes physiques complexes en mettant la main à la pâte. Ces enfants n’allaient pas à l’école publique ou privée. «J’ai parfois l’impression qu’il vaudrait mieux noyer les enfants que de les enfermer dans les écoles actuelles», disait Marie Curie, que «dirions-nous des écoles d’aujourd’hui».

«Sachant que l’école du XXIe siècle dans le monde a changé de cap, qu’est-ce qui empêche l’Algérie d’adopter les nouvelles normes? Qui sont ceux qui, en matière d’éducation, nous interdisent l’accès au XXIe siècle?», conclut-elle.



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