La Croatie va entrer dans l’euro, une fausse bonne idée?

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La Croatie devrait entrer dans la zone euro début 2023 et a signé un protocole d’accord avec l’UE à cet effet. S’il s’agit d’une obligation de Bruxelles, ce passage à l’euro ne présentera pas que des avantages pour la Croatie. Analyse.

La Croatie bientôt dans l’euro.

En marge de la réunion de l’Eurogroupe à Brdo en Slovénie, le Premier ministre croate Andrej Plenković a réaffirmé le 13 septembre sa confiance de voir son pays intégrer la zone monétaire européenne au 1er janvier 2023. Le même jour, le chef du gouvernement croate a signé, avec la Commission européenne et les États membres, un protocole d’accord fixant les étapes jusqu’à la mise en circulation de la monnaie unique en Croatie.

En l’occurrence, il ne s’agit plus que de choisir les faces nationales des pièces et de procéder à des essais de frappe. Sauf rebondissement, l’ex-État yougoslave devrait donc devenir le 20e pays à adopter la monnaie unique de l’UE. Le commissaire européen au Commerce, Valdis Dombrovskis, également responsable de l’élargissement de l’union économique et monétaire, a toutefois rappelé que cette intégration à l’eurozone début 2023 «ne sera possible […] que si la Croatie remplit tous les critères de convergence.»

«Un pays qui ressemble pas mal à la Grèce»

Pays peuplé de 4,1 millions d’habitants, la Croatie est «un pays de richesse intermédiaire, qui ressemble pas mal à la Grèce», observe l’économiste souverainiste Philippe Murer, qui voit peu d’avantages pour les Croates à adopter la monnaie unique. Son PIB dépend à 20% du tourisme et près de sept autres points de la richesse nationale proviennent des «transferts de l’émigration» (sommes d’argent gagnées par un Croate à l’étranger et réinvesties dans le pays) d’après les tout derniers chiffres de Bercy.

«D’être dans l’euro va peut-être simplifier le tourisme, puisque les Allemands qui aiment beaucoup la Croatie pourront venir sans changer leur argent et auront plus de facilités pour acquérir des biens immobiliers», développe l’ancien professeur d’université auprès de Sputnik. «Mais ce n’est pas forcément une bonne chose pour ce pays, car le tourisme est un secteur qui s’effondre dès qu’il y a une crise (Covid-19, 11 septembre), et qui reste à faible valeur ajoutée, entrainant de petits salaires.»

Seul avantage qu’il veut bien concéder à la monnaie unique: attirer les investissements étrangers. Toutefois, ces derniers sont surtout effectués dans des pays où la dynamique de croissance est forte… ce qui n’est pas le cas de la Croatie. Avec une «croissance moyenne de 2% sur dix ans», celui qui fit proche de Jean-Pierre Chevènement avant de rejoindre le cabinet de Marine Le Pen estime que cet État des Balkans qui a rejoint l’UE en 2013 ne tire pour l’heure qu’un bénéfice limité de son appartenance au marché intérieur européen.

Pouvoir échanger librement des produits avec une trentaine d’États réunissant 530 millions de consommateurs et bénéficier des subventions européennes tout en gardant la maîtrise de son levier monétaire aurait pourtant pu constituer un réel atout compétitif pour Zagreb. Partout au sein du marché unique, les États membres n’appartenant pas à la zone euro ont vu leur dynamisme économique dopé, comme la Pologne qui est devenue «l’atelier de l’Europe», et tout particulièrement de l’Allemagne. Une position de force que n’a pas mise à profit la Croatie.

Croissance: la Croatie, mouton noir des candidats à l’euro?

Or il vaut mieux avoir une économie aux reins solides pour intégrer la zone euro. Au-delà du respecte des conditions de convergence (stabilité des prix, des taux d’intérêt à long terme et pendant deux ans du taux de change avec l’euro, sans oublier un déficit budgétaire sous la barre des 3%) pour une économie émergente, le passage à l’Euro en lui-même n’est pas sans impact. Adopter la monnaie unique peut «contribuer à relancer l’inflation», comme le concédait l’institut européiste Robert Schuman à la veille de l’entrée de la Lituanie dans la zone euro.

Cet «effet de rattrapage» pourrait donc être trop brutal pour la fébrile croissance croate. Bien que la dette du pays diminue à coups d’efforts budgétaires, aux yeux de Philippe Murer, il n’est pas à exclure que cette tendance vertueuse s’inverse une fois que Zagreb aura les deux pieds dans l’UE.

En effet, la monnaie unique est considérée comme «une cote mal taillée». Le recours à une même monnaie pour des économies pourtant bien différentes accentue leurs disparités, provoquant notamment un phénomène de spécialisation productive. Le cas le plus flagrant est celui de l’Allemagne, dont l’organisation du travail permet aux activités industrielles d’être beaucoup plus efficaces que chez ses voisins. Résultat, son activité industrielle et son excédent commercial explosent depuis l’adoption de l’euro. À l’inverse de la France, où l’industrie et ses exportations s’effondrent.

L’euro sera-t-il trop fort pour l’industrie croate?

Bref, l’euro est sous-évalué pour l’économie allemande (toute production y est donc bien moins chère que ce que le marché devrait imposer via les variations de change) alors qu’elle est surévaluée pour une France dont les produits ne sont donc plus compétitifs. Globalement, les activités industrielles ont progressivement migré vers les pays du nord de l’eurozone au détriment de ceux du Sud.

«L’industrie c’est la clef de la prospérité. Il y a un lien absolu entre l’industrie et la prospérité d’un pays. C’est là où on fait des gains de productivité», martèle l’économiste, «ce n’est pas dans les restaurants ou chez les coiffeurs ou dans les services en général. Ces gains de productivités profitent à l’ensemble de la population!»

Celui qui s’apprête à sortir Sortir du capitalisme du désastre (Éd. Jean-Cyrille Godefroy, 2021) craint ainsi de voir se réitérer en Croatie ce qui s’est produit avec la France, l’Italie ou l’Espagne depuis leur adhésion à l’euro: une désindustrialisation progressive. Or, aux yeux de notre intervenant, l’industrie est la «pierre angulaire» de toute économie qui se respecte.

Selon une étude du think tank allemand Centre de politique européenne (CEP), les disparités creusées par l’euro entre les économies de la zone auraient provoqué entre 1999-2017 un appauvrissement moyen de 56.000 euros par Français alors que la monnaie unique aurait permis outre-Rhin d’augmenter de 23.116 euros le PIB par habitant.

«Va-t-on avoir à terme un risque grec avec la Croatie?» s’interroge Philippe Murer. «Même économie, mêmes conséquences. Ils vont avoir de plus en plus de déficits commerciaux, car ils vont perdre leur industrie et à terme de plus en plus de dettes et ça sera aux Européens de la soutenir.»

On comprend mieux les réticences de certains États membres à adopter l’euro, comme la Pologne. Cette dernière semble mettre la plus mauvaise volonté du monde à remplir les fameux «critères de convergences» exigés par Bruxelles. En 2009, Varsovie avait dévalué le Zloty pour négocier le pic de la crise des dettes souveraines qui secouait l’UE et maintenir la croissance à flot. La Pologne fut ainsi le seul pays de l’UE à actionner le levier monétaire, une violation flagrante de l’obligation de garder un taux de change stable avec l’euro durant au moins deux ans (MCE-II).

Adoption de l’euro, passage obligé des nouveaux entrants

Dévaluer sa monnaie afin de relancer la compétitivité de ses entreprises et sauver son économie, un luxe que n’a pas pu se permettre la Grèce, qui depuis 2001 utilise la monnaie unique. Au lieu de cela, Athènes avait dû se résigner à soumettre sa population à une cure brutale d’austérité et à vendre son patrimoine et ses grandes infrastructures (réseaux de distribution d’eau, transports, électricité, ports, aéroports, etc.) Ces «bijoux de famille» sont aujourd’hui majoritairement aux mains de groupes chinois et américains.

Adopter l’euro, céder sa souveraineté monétaire est un passage obligé pour les nouveaux entrants dans l’UE depuis 2003 et le traité d’Athènes. Une réponse au précédent danois, lorsqu’en 1992 ils rejetèrent le traité de Maastricht, malgré le soutien au «Oui» de la majorité des partis et des médias. De même, le Royaume-Uni, qui avait pourtant ratifié Maastricht, ne voulait pas de l’euro. L’accord d’Édimbourg, signé fin 1992, leur accorda cette dérogation. Un casse-tête dont les eurocrates n’auront pas à se soucier dans le cas de la Croatie.

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