Essais nucléaires en Polynésie: le «en même temps» macronien

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Pour le dernier jour de son voyage en Polynésie française, Emmanuel Macron a reconnu la «dette» de la France à l’égard de l’archipel sur les essais nucléaires. Le général Dominique Trinquand et le directeur de l’Observatoire des Armements, Patrice Bouveret, offrent sur ce dossier leur regard croisés à Sputnik.

«Je crois à la vérité, à la transparence, à la responsabilité», a affirmé Emmanuel Macron à Tahiti sur le sujet le plus attendu de son déplacement dans le Pacifique. À savoir les 193 essais nucléaires que l’armée française a réalisés, entre 1966 et 1996, sur les atolls de Mururoa et Fangataufa. Fidèle à son leitmotiv, le chef de l’État a fait du «en même temps». Sans accéder à la demande de «pardon» exigée par des associations de victimes, celui-ci a affirmé que la France avait «une dette» à l’égard de la Polynésie française.

Un discours que salue le général Dominique Trinquand, fustigeant la repentance, attendue notamment par l’association 193 et le chef indépendantiste Oscar Temaru.

«Non, mais ça, c’est comme d’habitude, on arrête avec les pardons. On reconnait ce qu’on a fait. Mais quel pardon y a-t-il à donner […] C’est comme pour le Rwanda, c’est comme pour l’Algérie, le pardon c’est ceux qui ont subi. Le Président l’a très bien dit au Rwanda, c’est à eux de le donner, ce n’est pas à nous de le demander.»

C’est oublier que le candidat Macron, trois mois avant son élection en 2017, avait provoqué un tollé national, estimant à la télévision algérienne que «la colonisation est un crime contre l’humanité». Et il avait appelé à assumer cette Histoire «en présentant aussi nos excuses».

«On n’aurait pas fait ces mêmes essais dans la Creuse ou en Bretagne»

À Papeete le 27 juillet au soir, l’approche du Président a été un peu différente: le chef de l’État a jugé «trop facile» de proclamer que ses prédécesseurs avaient eu tort. Selon l’ancien chef de la mission militaire française auprès de l’Onu, Emmanuel Macron «regarde l’histoire en face». Le général lui donne également raison au sujet des militaires ayant participé aux essais, qui n’ont pas menti, car ils ont «pris les mêmes risques». Tout en assumant «pleinement» ce choix du général de Gaulle, le Président de la République a admis que «l’on n’aurait pas fait ces mêmes essais dans la Creuse ou en Bretagne».

Autre son de cloche chez le père Auguste Uebe-Carlson, président de l’association 193, sur la chaîne Polynésie 1re, qui ne voit que de «la démagogie» dans les propos présidentiels. Pour le militant, «les mensonges d’État continuent». Patrice Bouveret, directeur de l’Observatoire des Armements, est du même avis. Il pointe un discours «relativement classique» d’Emmanuel Macron même si «on espérait qu’il aille beaucoup plus loin». Plus dérangeant, il fait remarquer la différence de propos tenus par Macron le soir et l’après-midi, ce 27 juillet sur le bord de la route où celui-ci a discuté avec des militants de l’association antinucléaire. «Je ne peux pas vous demander d’avoir confiance en moi après qu’on vous ait menti si longtemps en ne partageant pas les informations», avait-il déclaré.

«Ce double discours est inquiétant puisqu’il a échangé avec l’association 193, où il a reconnu qu’on leur avait menti et qu’il était difficile pour eux de faire confiance à l’État. Quelques heures après, dans son discours officiel, il a affirmé au contraire avec force qu’on ne leur avait pas menti, qu’il n’y avait jamais eu de mensonges. Ce ne sont pas des propos qui peuvent permettre d’apaiser la situation et redonner confiance aux Polynésiens» considère Patrice Bouveret.

Un contentieux qui empoisonne les relations entre l’Hexagone et la Polynésie, mais également avec l’Algérie, où 17 tirs nucléaires ont eu lieu entre 1960 et 1966. Le 6 juillet, le ministre algérien des Combattants, Tayeb Zitouni, demandait à ce que Paris remette les cartes topographiques des «lieux d’enfouissement des déchets polluants, radioactifs ou chimiques».

Essais nucléaires: très peu de personnes indemnisées

Ainsi à Papeete, le locataire de l’Élysée a-t-il reconnu qu’on «ne peut absolument pas dire» que les essais «étaient propres». De fait, un rapport confidentiel dévoilé en mars 2021 par le média Disclose liait directement l’augmentation de cancers aux essais nucléaires pratiqués dans la région. Si elle n’a pas fait le même rapprochement, une étude de l’INSERM datant de février 2021 note l’importance du nombre de cancers de la thyroïde en Polynésie française. «Sur la période 1998-2002, elle est même la plus élevée au monde, avec celle de la Nouvelle-Calédonie», précise le document. Impossible pourtant d’avoir des chiffres précis, hormis ceux des demandes d’indemnisation. Entre 2010 et 2020, 1.747 d’entre elles ont été enregistrées par le comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN).

Macron est revenu sur ce sujet, annonçant que les victimes des essais nucléaires, dont certains souffrent de cancer, devaient être mieux indemnisées. Mais la procédure est «trop lente», a jugé Emmanuel Macron qui souhaite voir une amélioration du traitement des dossiers. Présent à ses côtés, Sébastien Lecornu, ministre des Outre-mer, a dressé le même constat, le nombre de personnes indemnisées pour avoir contracté des maladies radioinduites reste «particulièrement faible».

​Le président de la Polynésie, l’autonomiste Édouard Fritch, s’est félicité que Paris veuille «enfin que la vérité soit mise sur la table» après «25 ans de silence». Et le général Trinquand d’appeler de même à l’accélération du processus avant que les victimes «ne disparaissent».

Après les discours, enfin des actes?

Autre élément demandé cette fois par le directeur de l’Observatoire des Armements, la prise en compte des conséquences de la transmission des maladies engendrées par la radioactivité, constat qu’avait dressé le médecin Christian Sueur dans un rapport publié en 2018. Des anomalies morphologiques et/ou des retards mentaux avaient ainsi été remarqués.

Mais du constat aux actes? «Il ne suffit pas d’avoir des discours», dénonce ainsi Patrice Bouveret, qui regrette l’absence d’engagements précis.

«Ce que l’on attend des autorités, c’est qu’elles mettent en œuvre les moyens pour indemniser les populations. Il faut développer des moyens conséquents, donc le discours de Macron quelques mois avant la fin de son mandat risque de ne pas être suivi d’effet, comme le discours de Hollande en 2016 n’a pas été suivi d’effet.»

À l’occasion de sa visite à Tahiti, l’ancien Président socialiste avait ainsi reconnu pour la première fois «l’impact sur l’environnement et la santé» de ces trente années d’essais. Des engagements avaient été pris, dont certains ne sont pas encore concrétisés, comme l’ouverture d’un Centre de Mémoire des essais nucléaires.

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