En Tunisie, l’éclipse de la fête nationale

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Sans raison annoncée, les célébrations officielles commémorant, chaque 20 mars, l’indépendance de la Tunisie se sont éclipsées cette année. Mais la fête nationale se trouve reconstituée dans les instants de vie, d’enfant et d’adulte, de l’intellectuel Youssef Seddik, qui dresse, pour finir, un constat sans concession du «crépuscule des repères».

Au début du mois de juin 1956, j’ai totalement oublié le lieu du centre d’examen où on m’avait affecté pour passer les épreuves les plus décisives de la vie d’un ado à l’époque: celles du passage du cycle primaire de la scolarité au lycée. On ne connaissait pas encore l’étape du «collège».

Mais jamais je n’oublierai la luminosité de ce premier jour des épreuves, ni le sujet de la «rédaction» d’arabe qui ouvrait le bal: «Vous avez vécu une fête collective dans votre ville ou village, décrivez l’atmosphère et vos sentiments»…

Je me souviens m’être conformé aux normes formelles les plus strictes pour éviter ratures et fautes d’attention ou d’orthographe pour décrire et célébrer dans mon lexique de «petit d’homme» le modeste défilé militaire, trois mois auparavant, le 20 mars de cette même année.

Cette date, marquant jusqu’à présent, la fête nationale ou de l’Indépendance, m’appartient bien plus qu’elle n’a appartenu plus tard au calendrier des jours fastes et fériés de la Tunisie. Je voyais, je vois toujours ces uniformes, modestes comparés aux tenues des soldats français que la veille encore j’épiais sur les pavés de nos souks… Lentement, sur des Jeeps ou à pas décidés, le cortège de cette toute première armée «tout à nous» avançait sur l’unique grande avenue de la capitale, celle qui n’allait pas tarder à porter pour toujours le nom du père de l’indépendance. Habib Bourguiba n’était alors en effet que président du Conseil du gouvernement du Bey (monarque), déposé une année après, le 25 juillet 1957.

De l’avenue Jules Ferry… à l’avenue Habib Bourguiba

Ces deux dates inaugurales éclairaient nos âmes, mes petits copains et moi, d’un ciel immense de joie et de fierté dont la pureté et la douceur n’étaient pas troublées par les aspérités des concepts politiques. Si tout de même… Debout sur le trottoir en face de «mon» défilé tout neuf, je savais d’où venaient les pas cadencés de nos troupes: du fond de cette belle avenue encore baptisée du nom de la honte coloniale. Avenue Jules Ferry! Les salles de cinéma, les débits de cornets de glace, les théâtres et les vitrines de jouets et de beaux vêtements, tout ce qui emplissait nos yeux de désirs et de menus plaisirs qu’on se promettait de convoiter une fois nos études achevées avec succès et quand nos parents et aînés auront réussi leur mission de patriotes et de résistants…

Car, arrivés au tout début de cette artère, les gamins promeneurs que nous étions ne savaient plus où donner du regard et terminaient leur ballade les yeux rivés au sol à questionner le bout de leurs semelles. Une énorme composition sculpturale se dressait au beau milieu de l’avenue obstruant la perspective qui s’étirait jusqu’à la mer. Au centre de la scène de bronze, la stature droite de Jules Ferry, sévère et les bras croisés, comme surveillant le tout du monde et des humains. À bonne distance de son hautaine indifférence, une femme habillée en paysanne «indigène» lui tendait une gerbe de blé. À ses pieds deux enfants, l’un, assis, portant béret et costume de moussaillon, apprenant l’alphabet latin à un môme de son âge, accroupi devant lui, hébété et flanqué d’une chéchia et d’une fruste gandoura…

Le démantèlement et la disparition de cette monumentale humiliation a été pour tous les Tunisiens de ma génération le tout de la souveraineté nationale. L’orgueil des grandes personnes, proches ou voisins, leur permettait d’enjamber le ressentiment et d’oser parfois au vu de tous d’envoyer un crachat à la face de métal du soi-disant civilisateur, au prix d’années de taule ou de déportation.

Que reste-t-il de la «rédaction» d’autrefois?

Aujourd’hui, 65 berges plus tard, j’ai longé avec un ami complice de mes nostalgies les trottoirs de cette bonne vieille avenue. En vain, j’ai essayé de faire remonter en moi le sentiment de gloire que j’avais dédié dans ma «rédaction» à mon pays qui venait juste de naître. Je ne sais à qui, à quoi je devrais imputer l’oubli de ces jours étincelants de la vie d’un peuple. Sûrement pas à ces pauvres bougres, vendeurs ambulants ou à la sauvette installant n’importe où friteuses et fourneaux, sûrement pas à ces agents de police débordés et forcément oisifs face à tant d’évidentes infractions non plus seulement à la loi, mais bien plus aux règles élémentaires de la fluidité piétonne!

Seul l’État, père et mère de tous les symboles est responsable de ce crépuscule des repères, de ce flou qui brouille le réseau des normes. Pour en rester à la question du calendrier des fêtes et de la fête nationale, depuis la dérive du Président Bourguiba vers le déclin de l’âge dès les années 80, et surtout depuis sa déposition pour motif de santé en 1987, la valse des jalons historiques balisant l’année politique, administrative et scolaire, a commencé. Suppression pure et simple de l’anniversaire du «Combattant suprême», le 3 août, de la fête de la victoire, le 1er juin commémorant son retour d’exil en 1955, de la fête de la Jeunesse le 21 mars, journée chômée et payée au lendemain du Jour de l’Indépendance, banalisation et négligence des fêtes de la Révolution le 18 janvier 1952 marquant la première prise d’armes contre le colons français, puis enfin de la fête de l’Évacuation, date du départ du dernier soldat français de la base de Bizerte, le 15 octobre 1962…

Nul consensus sur la date de la «nouvelle» Révolution, celle dite tour à tour «du jasmin» ou «de la dignité»: est-ce le 17 décembre 2010, début à Sidi-Bouzid, dans le centre du pays, des émeutes sanglantes contre le pouvoir de Ben Ali, ou alors le 14 janvier 2011 jour de la fuite de celui-ci hors du pays? Cette année-là, sous prétexte de pandémie, les dirigeants, divisés à ce sujet, ont préféré suspendre les célébrations de l’une comme de l’autre date.

Une mémoire collective trouée, soumise à l’interrogation, à la suspicion et au doute chaque fois qu’approche ou advient, pour ce peuple festif, la joyeuse échéance… Pour sauver en moi et défendre l’éclat du souvenir de mon épreuve de «rédaction d’arabe», l’année-même de notre Indépendance, j’imite et jalouse le gamin Gavroche que je crois identifier dans la célèbre toile de Delacroix, La liberté guidant le peuple. Malgré tout ce qu’en disent et en ont dit historiens et critiques, malgré les milliers des occis à la guillotine, malgré le règne de deux empereurs et deux restaurations de la monarchie, le 14 juillet demeure au fond de tous les cœurs multiples et divers la fête de tous et de toutes, la fête nationale.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que la responsabilité de son auteur. Elles ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction de Sputnik.

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