Covid en Tunisie: l’opération «vaccination open bar» tourne au fiasco

libre info france

La Tunisie a connu une journée chaotique suite à une campagne de vaccination de la population âgée de plus de 18 ans. Les centres ont été pris d’assaut par la foule, provoquant un risque d’augmentation de la propagation du virus. Le chef du gouvernement a qualifié cette opération de «décision criminelle» et a limogé le ministre de la Santé.

Les journées portes ouvertes sur la vaccination contre le coronavirus ont tourné à la catastrophe dans nombre de régions de Tunisie. Initiée par le ministère de la Santé publique, cette opération exceptionnelle devait permettre de vacciner un maximum de personnes âgées de plus de 18 ans durant les deux journées de repos de la fête religieuse de l’Aïd al-Adha, après inscription sur la plateforme Evax. Une opération annoncée la veille et qui a été rendue possible à la faveur de la réception, ces derniers jours, de dons internationaux de doses de vaccins.

«Les gars, demain et après-demain c’est vaccination open bar. Allez tous vous faire vacciner hâte d’aller dans les bars»

Mardi 20 juillet, dès les premières heures de la matinée, des milliers de Tunisiens s’amassent devant la trentaine de centres de vaccination dont l’ouverture est prévue à 13 heures. La situation devient très vite ingérable et tourne à l’émeute, nécessitant l’intervention des forces de l’ordre dans plusieurs régions. Sur les réseaux sociaux, les nombreuses vidéos montrent des personnels de santé dépassés par la désorganisation. Une pénurie de doses disponibles dans de nombreux centres, en raison d’une sous-estimation des candidats à la vaccination, a également été enregistrée.

Une catastrophe prévisible

Une journée de l’Aïd al-Adha au goût amer qui a provoqué la colère des Tunisiens. Le docteur Rafik Boujdaria, chef de service de médecine d’urgence à l’hôpital Abderrahmane Mami, dans la région de Tunis, fait partie des professionnels qui avaient alerté sur l’impossibilité d’organiser une telle opération. «Cet effet de masse était prévisible», explique-t-il à Sputnik.

«Il fallait s’attendre à avoir des files d’attente interminables. Le ministère de la Santé a programmé ces deux journées portes ouvertes, car la Tunisie a connu un grand retard en matière de vaccination. Un retard cumulé de 130 jours. Il a donc voulu élargir le nombre de personnes vaccinées à l’occasion des deux jours de congé de l’Aïd al-Adha en supprimant exceptionnellement le critère d’âge. À mon avis, les responsables avaient estimé qu’il n’y aurait pas beaucoup de monde qui répondrait à cet appel. Mais c’est le contraire qui s’est produit», indique le médecin urgentiste.

Contacté par Sputnik, le docteur Abdellatif Mekki, ancien ministre tunisien de la Santé publique qui a eu à gérer le secteur durant les premiers mois de la pandémie de Covid-19, souligne qu’il aurait été impossible «de vacciner des dizaines de milliers de personnes de tous âges dans seulement 29 centres».

«L’objectif était certainement de profiter de ces deux jours fériés pour vacciner un maximum de personnes. Mais le résultat est très négatif. Il aurait été impossible de vacciner toutes ces personnes en deux après-midi. Le gouvernement doit impérativement corriger sa stratégie et se concentrer sur le principe des catégories d’âges», insiste l’ancien ministre du gouvernement Ennahda réagissant aux débordements qui commençaient à être enregistrés.

Crise politique

Au courant de l’après-midi de mardi, le ministère de la Santé publique tente de rectifier le tir. Dans un communiqué, ce département a remercié les «nombreux Tunisiens qui se sont rendus dans les centres de vaccination» et a annoncé que «cette seconde journée de l’Aïd sera réservée aux personnes âgées entre 40 et 50 ans». Trop tard. L’affaire tourne très vite à la crise politique. Une heure seulement après le communiqué du ministère, le chef du gouvernement Hichem Mechichi annonce le limogeage de Faouzi Mehdi, le ministre de la Santé publique. Visiblement aigri, ce professeur qui a fait carrière dans l’armée réagira sur sa page Facebook, mercredi 21 juillet, en avouant avoir appris la nouvelle par l’intermédiaire d’un ami.

«J’ai travaillé au ministère de la Santé avec l’esprit du ministre, la morale du médecin et l’honneur du soldat, et je ne me suis pas laissé attirer par la politique et ses vicissitudes, et comment pourrait-elle m’attirer quand je vois quotidiennement ses sables mouvants engloutir des carrières et des vies!», écrit l’ex-ministre de la Santé.

«Décision criminelle»

Le décret du chef du gouvernement relatif au limogeage du ministre de la Santé publique a chargé son homologue des Affaires sociales, Mohamed Trabelsi, d’assurer l’intérim. Le remplaçant de Faouzi Mehdi agit vite et annonce, tard dans la nuit de mardi, la suspension de cette campagne de vaccination de deux jours «afin de garantir ses conditions de réussite». Mais le chef du gouvernement est décidé à régler ses comptes. Mardi soir, il convoque des cadres du ministère de la Santé à une réunion en critiquant, en des termes à peine voilés, le refus du Président tunisien Kaïs Saïed de valider le changement à la tête du ministère de la Santé dans le cadre de l’installation d’un nouvel exécutif en début d’année. Mechichi fait porter l’échec de la lutte contre le Covid-19 à Faouzi Mehdi, considéré comme proche du chef de l’État tunisien. Lors de cette rencontre diffusée sur la page Facebook du gouvernement, il n’hésite pas à qualifier ces journées portes ouvertes de «décision criminelle».

«Il existe un dysfonctionnement extraordinaire à la tête du ministère de la Santé. Je ne reconnais plus ce ministère que je connais parfaitement et dont je connais les compétences qui sont des références scientifiques, managériales et administratives […]. Et du jour au lendemain, on annonce une mesure populiste [la campagne de vaccination de l’Aïd, ndlr], je considère que c’est une décision criminelle. Personne n’était au courant de cette mesure, ni le chef du gouvernement, ni les walis (préfets), ni même les services de sécurité», a lancé Hichem Mechichi.

Mechchi pointe du doigt l’incapacité des responsables du département de la Santé de gérer la crise aiguë d’oxygène médicinal à laquelle fait face le pays, ainsi que la stratégie de vaccination. Pour sa part, le Président tunisien bottera en touche en décelant derrière le chaos observé la veille un complot ourdi par des parties qu’il n’a pas nommées et dont l’objectif aurait été de maximiser les contaminations.

Pour le docteur Rafik Boujdaria, les autorités sanitaires doivent impérativement changer de stratégie pour freiner la propagation du coronavirus. La Tunisie, qui subit un pic de contamination au variant Delta, a enregistré, sur la semaine du 13 au 20 juillet, une moyenne de près de 6.400 nouveaux malades par jour. Le 19 juillet, 177 décès ont été déclarés. Le docteur Rafik Boujdaria plaide pour la création de plateformes Evax régionales et l’implication de professionnels et de structures de proximité pour mener les campagnes de vaccination.

«Il faudrait que chaque région puisse avoir sa propre plateforme pour permettre aux gens de s’inscrire et d’être orientés vers la structure de santé publique la plus proche de leur domicile. Les dispensaires, les polycliniques, les cabinets de médecins privés et les pharmacies peuvent s’impliquer dans ces opérations de proximité. Il est également possible d’utiliser les écoles comme espaces de vaccination en cette période de vacances estivales», propose le docteur Rafik Boujdaria.

Le médecin urgentiste craint cependant une augmentation du niveau de contamination à cause du double effet de la fête religieuse de l’Aïd conjugué aux cohues provoquées par cette campagne exceptionnelle de vaccination. «Le contact entre les gens va certainement augmenter l’incidence des nouveaux cas de Covid-19. Cette hausse de la contamination devrait apparaître dans les 10 prochains jours», estime-t-il. Mais il reste optimiste et retient que cette crise a révélé «deux éléments positifs»: «les citoyens adhèrent à la vaccination et le vaccin est disponible en quantité suffisante».

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