«Charnier» au Centre du don des corps de Paris: «le plus gros scandale scientifique et éthique du XXIe siècle»

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Dépouilles putréfiées et rongées par les souris, locaux au bord de la ruine: dans l’enquête sur le Centre du don des corps de Paris-Descartes, Frédéric Dardel, ex-président de l’université, a été mis en examen. Pour David Artur, membre de l’association Charnier Paris-Descartes, les familles des défunts vivent un véritable enfer. Entretien.

«Quand vous découvrez cette affaire, vous recevez un Scud dans la tête, parce que l’on vous annonce que l’on a maltraité quelqu’un qui n’a eu de cesse toute son existence de bien vous traiter. Quelqu’un qui a été là tout au long de votre vie jusqu’à sa disparition, qui vous aimait et que vous aimiez», se désole David Artur.

En 2015, son père avait fait don de son corps à la science. Tout porte à croire que sa dépouille a subi un sort atroce. Une destinée qui a traumatisé les 170 proches de défunts ayant eux aussi voulu que leur dépouille serve la science.

​Depuis les révélations de L’Express en novembre sur le Centre du don des corps (CDC), le «temple de l’anatomie française» fondé en 1953, certains membres de l’association «vivent un enfer», souligne le vice-président de Charnier Paris-Descartes.

«Certains n’ont pas trouvé le sommeil depuis cette date. Ils ferment les yeux et voient leurs parents rongés par les rats et les vers. Quand certaines photos ont été publiées, ils ont cherché à savoir, à travers le sac plastique, si c’était la tête de leur mère ou pas.»

Des images insoutenables que David Artur a pu consulter dans leur intégralité. Et il le confirme: «ce qu’il y a dans ce jeu de photos est innommable, c’est l’horreur de l’horreur». Identique à celle des pires massacres de la Seconde Guerre mondiale ou des génocides africains, s’émeut David Artur. À savoir des corps dont «la peau est noire de pourriture, des corps momifiés».

«On est face au plus gros scandale scientifique et éthique de cette dernière partie du XXe et première partie du XXIe siècle», estime le vice- président de Charnier Paris-Descartes.

Et pour cause, selon une enquête menée par Radio France, «une somme de documents édifiants» (mails, des rapports et des photos) atteste de la multiplication des alertes sur la situation du CDC au moins depuis 2012. Un compte-rendu datant du 23 janvier 2012 relate que des corps positifs au VIH, à l’hépatite B et C, ont été disséqués par des étudiants ou manipulés par des médecins qui n’avaient pas été prévenus de ces dangers.

«Tout le monde savait»

En 2016, Frédéric Dardel reçoit un rapport de 27 pages avec photos où sont listés les dysfonctionnements tels que «des installations vétustes, inadaptées, ne respectant pas les obligations légales. Des chambres froides non hermétiques, avec des pannes à répétition». Les auteurs du rapport préviennent d’ailleurs du «risque de scandale avec le non-respect des règles d’éthique dues aux corps qui lui sont confiés: plusieurs corps sur un même chariot, corps mangés par les souris, sols totalement encrassés, cercueils conservés dans les frigos

Tout porte à croire que ces pratiques ont duré des années. Dans une interview donnée à Paris Match, le professeur Even, ex-doyen de la faculté Necker à Paris, témoigne avoir vu «des cadavres qui flottent à la surface d’un bassin qui contenait ce qui m’a semblé être du formol» lors d’une visite au CDC en 1988.

«Ils évoluaient au gré des mouvements de l’eau verdâtre. Ils utilisaient des harpons pour les attraper. C’était épouvantable à voir», s’est-il remémoré.

Le vice-président de l’Université Paris-Descartes indique quant à lui que cela remonterait au moins jusqu’à 1983: «cette situation existait déjà, on a des témoignages qui l’attestent. Ce qui est terrible, c’est cette omerta depuis des années», déplore David Artur. Comment expliquer cette loi du silence?

«Tout le monde savait. […] C’est une vraie question que pose ce scandale. Je crois qu’il y a malheureusement quelque part un respect de l’individu, mais une banalisation du corps», tente de décrypter M. Artur.

En témoigne notamment la marchandisation des corps à des groupes privés «sans que les familles soient au courant», fustige David Artur. Dans son enquête, L’Express soulignait qu’«en violation de toutes les règles éthiques liées au don du corps à la science, les différentes “pièces anatomiques” (les membres et les organes humains) sont monnayées

900 euros pour un corps, 400 pour une pièce anatomique

Pire: le rapport de l’Inspection générale des Affaires sociales (IGAS), réalisé à la demande du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, évoque «la mise à disposition de corps pour des crashs-tests dans le secteur automobile», comme l’a révélé France info le 6 juin dernier. Une pratique néanmoins légale. Ainsi, une convention passée entre l’université Paris-Descartes et le CEESAR (Centre européen d’études de sécurité et d’analyse des risques), l’organisme chargé des études en biomécanique, mandaté par les constructeurs, prévoit-elle une tarification de «900 euros pour un sujet et 400 euros pour une pièce anatomique».

​Autant d’éléments qui poussent les 170 proches de défunt à demander réparation. «Si la justice est capable d’apporter une réponse à la hauteur, digne de l’horreur de ce qui s’est passé, les familles qui ont été bafouées dans leur dignité arriveront à faire un pas vers la guérison», estime David Artur. Or, il craint que «tous ceux qui savaient ne soient pas jugés». Il cite notamment Alex Khan, ancien membre éminent du Conseil national d’éthique, qui a présidé l’université Paris-Descartes entre 2007 et 2011.

«On serait réellement dans un déni de justice. Ce qui est très compliqué pour ces familles, c’est que ces gens, qui occupent des places administratives et souvent politiques importantes, puissent s’en sortir parce qu’ils sont protégés, ça serait vraiment l’horreur», conclut David Artur.

Cependant, la mise en examen vendredi 4 juin 2021 du biologiste Frédéric Dardel, ancien président de l’Université entre 2012 et 2019, pour «atteinte à l’intégrité d’un cadavre», tend à rassurer notre interlocuteur. «On était un peu impatients de voir des mises en examen de dirigeants de l’Université. C’est une bonne nouvelle», se félicite au micro de Sputnik David Artur.

Entre 2020 et 2021, l’Université Paris-Descartes ainsi que deux anciens préparateurs en anatomie avaient déjà été mis en examen dans l’enquête du scandale portant sur les conditions de conservations des dépouilles au Centre du don des corps.



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