«Arabe de service»: au tribunal, l’affaire Linda Kebbab vs. Taha Bouhafs voit deux antiracismes s’affronter

libre info france

Universalisme républicain contre indigénisme. Au procès pour injure publique qui oppose le journaliste Taha Bouhafs à Linda Kebbab, fonctionnaire de police qu’il avait qualifiée d’«Arabe de service», deux visions de l’antiracisme se font tragiquement face.

«La stratégie, c’est de tout faire pour que les jeunes d’origine étrangère ne rentrent pas dans l’universalisme républicain. On leur fait croire que s’ils réussissent, ce sont des larbins et sinon, c’est de la faute du système. […] C’est soit le système te ba*se, soit il t’écrase», a dénoncé Me de Montbrial.

C’est une affaire judiciaire éminemment politique qui s’est ouverte à la 17e chambre du tribunal judiciaire de Paris. Après avoir été annulée le 7 avril dernier pour une irrégularité de forme consécutive à une erreur du parquet sur les délais de citation, le journaliste et militant antiraciste Taha Bouhafs a finalement comparu le 9 juin pour «injure publique à raison de l’origine». Il avait en effet qualifié Linda Kebbab, déléguée nationale du syndicat SGP Police-FO, d’«Arabe de service» sur Twitter en juin 2020.

​Une expression dévastatrice, a rétorqué Linda Kebbab, qui ne pouvait contenir son émotion lors de sa prise de parole.

«Je me suis sentie souillée par cette injure»

Si la policière a particulièrement mal vécu cette situation, celle-ci a également eu des répercussions sur sa famille. Me Thibault de Montbrial, son avocat, a révélé que sa fille, qui souhaitait elle aussi intégrer les forces de l’ordre au sein du département scientifique, «n’y tient plus», de peur de subir la même insulte.

«Il y a un an, je me suis sentie souillée, rabaissée, stigmatisée, assignée» par cette «injure qui dit que je suis une marionnette du système», a-t-elle confessé en pleurs. «Mon rôle pour ne pas être une “Arabe de service” serait de ne pas exercer ce métier.»

Pour elle, aucun doute: elle est victime de racisme et assigné à destin. La Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA) s’est d’ailleurs portée partie civile, à ses côtés. Une grille de lecture partagée de surcroît par le procureur: «Rien qu’en le disant, on comprend que c’est une injure», a-t-il avancé, répétant par trois fois «Arabe de service». Ce dernier a requis 1.500 euros d’amende.

Une formule maladroite?

Une affirmation que la défense s’est évertuée à disqualifier. Ainsi, en écho au procureur, Me Arié Alimi a-t-il répété à plusieurs reprises en début de plaidoirie, «Blanc de service», «catholique de service». Avant d’asséner: «Vous voyez, cela ne provoque aucune réaction», espérant démontrer en creux que le terme «Arabe» était une simple désignation: «C’est la société qui l’a racialisé», a-t-il justifié. De ce fait, Taha Bouhafs n’aurait eu aucune intention de stigmatiser ni d’inférioriser ce groupe lorsqu’il a publié de son tweet: «ADS: arabe de service» – un détournement de l’acronyme «adjoint de sécurité», correspondant au rang de stagiaire dans la police.

L’attaque du journaliste militant faisait suite à une prise de position de Linda Kebbab au lendemain d’une grande manifestation contre les violences policières, sur l’affaire Adama Traoré, décédé après son interpellation par des gendarmes en 2016. La syndicaliste avait argué sur France info en juin 2020 que la mort de ce dernier n’avait «absolument rien à voir, ni dans son histoire, ni dans son fond, ni dans sa technicité», avec celle de George Floyd tué en mai 2019.

«La formule est maladroite, ce que Taha Bouhafs a reconnu», a concédé Me Alimi, avant de plaider: «Ce n’est pas à sa qualité d’Arabe que Linda Kebbab est renvoyée», mais à une «qualification politique» d’une syndicaliste qui, en instrumentalisant ses origines, défendrait «une institution raciste». Des propos qui ont d’ailleurs fait bondir une partie des policiers en civil venus témoigner leur soutien à la jeune femme.

​En outre, plusieurs anciens policiers se sont succédé à la barre pour appuyer la plaidoirie de Me Alimi, dont Noam Anouar, ex-délégué syndical Vigi désormais chroniqueur pour Le Média, qui a ainsi affirmé qu’il existait «une instrumentalisation des minorités ethniques dans l’institution policière». «Moi, j’estime que j’ai été un Arabe de service», a-t-il témoigné.

La politique s’est de surcroît invitée dans le prétoire, Me Alimi considérant nécessaire de ne pas condamner son client, pilier de la mouvance «antiraciste», alors que «Marine Le Pen pourrait être au pouvoir dans neuf mois».

À en croire Me Alimi, le racisme serait une question de domination, de hiérarchisation et une construction historique. Le conseil de Taha Bouhafs jugeant que d’un point de vue législatif, l’article 33 de la loi de 1881 sur la liberté de la presse est «imprécis», notamment dans sa définition de l’injure en raison de l’origine ou de la race.

Pour tenter de convaincre les juges, d’autres témoins issus de la mouvance décoloniale, comme le sociologue Éric Fassin, la politologue Françoise Vergès ou encore le militant Youcef Brakni du comité Adama, ont explicité cette définition du racisme, qui serait intrinsèquement lié à une notion de «système». Des témoins néanmoins «dangereux», selon l’avocat de la défense Thibault de Montbrial, car ils seraient des «idéologues», voire des «militants islamistes» pour certains, en rappelant que Youcef Brakni avait été membre du Mouvement islamique de libération (MIL).

Affaiblir l’universalisme républicain?

L’avocat de la policière a d’ailleurs estimé que ce procès, au vu de leur présence, allait se transformer en un «meeting indigéniste» en début d’audience, pointant la participation de Taha Bouhafs à une «logique de fracturation de la société». «C’est une nouvelle guerre d’Algérie» qui aboutira, a-t-il prévenu, en référence aux origines des deux protagonistes.

En conclusion, le jeune militant a tenté de souligner les similarités qu’il partage avec Linda Kebbab: leurs parents victimes de la guerre d’Algérie, le déracinement de leurs familles, leur citoyenneté française ou encore les expériences difficiles communes liées à la discrimination. Pour mieux appuyer leurs divergences politiques: «Linda Kebbab pense que pour s’en sortir, il faut accepter la France telle qu’elle est, dans ses défauts et dans ses qualités». Alors que le journaliste estime qu’au contraire, «parce qu’[il est] Français, [il est] légitime» pour «critiquer la France afin de contribuer à l’améliorer».

«Quand je disais « Arabe de service », ce n’est pas l’Arabe que je visais, c’est son discours et sa place dans le champ social et politique qui est défini par son discours, où notamment les cadres du Rassemblement national la citent en exemple», a-t-il voulu préciser.

Une explication qui ne devrait pas convaincre Linda Kebbab. Pour elle, il s’agit plutôt d’essentialisation: «À cause de mon origine, je ne devrais que dépeindre la face sombre du métier.»

Dans cette affaire, la décision a été mise en délibéré au 28 septembre prochain.



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