À court d’idées face à un Liban en crise, Paris et Washington en appellent aux finances saoudiennes

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Les ambassadrices française et américaine au Liban sont allées en Arabie saoudite pour demander l’aide financière de la monarchie. Compte tenu de la position saoudienne sur le dossier libanais, ce pari semble pour le moins ambitieux. Pourtant, la France et les États-Unis avaient tout tenté pour garder la main au pays du Cèdre. Analyse.

Décidément, le dossier du petit Liban donne du fil à retordre aux plus grandes puissances.

Les ambassadrices française et américaine en poste à Beyrouth, Anne Grillo et Dorothy Shea, se sont rendues à Riyad le 8 juillet pour tenter d’influer sur la position saoudienne à l’égard de ce pays au bord du chaos. Préoccupés par la situation catastrophique du pays du Cèdre, l’Arabie saoudite, la France et les États-Unis ont discuté «des moyens de soutenir le peuple libanais et d’aider à stabiliser l’économie.» Et ce n’est pas une mince affaire, au regard de la crise qui secoue le pays: la livre libanaise a dégringolé à 17.000 pour un dollar au marché noir, le salaire minimum a perdu environ 90% de sa valeur, les prix du pain, de l’essence et de l’électricité ne cessent d’augmenter et le pays va bientôt manquer de médicaments. Des circonstances qui poussent à l’instabilité, alors que Paris et Washington espèrent, depuis un an, voir Beyrouth se doter, enfin, d’un nouveau gouvernement.

Cette visite inédite de deux diplomates dans un autre pays que celui de leur affectation viendrait entériner la rencontre conjointe des ministres des Affaires étrangères américain, français et saoudien, Antony Blinken, Jean-Yves Le Drian et Fayçal ben Farhane, le 29 juin en Italie, en marge du sommet du G20. Les trois ministres avaient alors rappelé l’importance «d’agir» rapidement pour mettre en œuvre «des réformes urgentes pour stabiliser l’économie et soulager le peuple libanais.»

Riyad s’est automarginalisé du dossier libanais

Paris et Washington auraient grand besoin de l’aide financière saoudienne. «Pour cela, il faut d’abord convaincre Riyad de s’investir à nouveau au Liban», résumait un diplomate français. Mais le problème est de taille: L’Arabie saoudite boude le Liban. Ainsi, la monarchie a-t-elle interdit en avril dernier l’importation de produits agricoles libanais. L’annonce est intervenue après la découverte par les douanes saoudiennes d’une cargaison massive de Captagon, dissimulée dans des grenades (fruits) en provenance du Liban. Surnommé «drogue des djihadistes», il stimule les facultés physiques et intellectuelles tout en désinhibant le consommateur. Cette décision viserait à ostraciser le Hezbollah du jeu politique libanais.

Mais cette prise de distance avec le Liban ne date pas d’hier. Depuis l’élection de Michel Aoun à la tête du pays en octobre 2016, le Hezbollah a considérablement gagné en influence, une véritable hantise pour le royaume saoudien. Obnubilée par la lutte contre le parti chiite, l’Arabie saoudite s’est automarginalisé du dossier libanais. En effet, l’affaire de la séquestration de Saad Hariri en 2017 avait précipité la rupture entre Riyad et Beyrouth. En voyage à Riyad sans son staff habituel, Saad Hariri avait dû annoncer à la télévision saoudienne sa démission avant de rester coincé plusieurs jours dans le royaume. La monarchie jugeait le Premier ministre trop timoré à l’encontre du puissant parti pro-iranien.

L’Arabie saoudite ne veut plus investir au Liban

«L’Arabie saoudite ne va plus investir au Liban, qui est passé sous domination du Hezbollah, donc de l’Iran», rappelait Ali Mourad au micro de Sputnik. Pour preuve, les exportations libanaises vers l’Arabie saoudite ont littéralement fondu, passant de 427 millions de dollars en 2014 à 128 en 2018. Alors que sur la période de 2003 à 2015, trois pays du Golfe, dont l’Arabie saoudite, représentaient 76% des projets d’investissement étrangers au Liban.

Et les conséquences sont également visibles sur la diaspora libanaise. Les ressortissants libanais dans le Golfe pâtissent aussi de cette situation. Traditionnellement réputés pour leurs compétences dans le domaine de l’ingénierie, des assurances et de la finance, ils sont aujourd’hui mis en concurrence avec les Occidentaux, perdant leur monopole dans ces domaines.

La France et les États-Unis ont donc du pain sur la planche avant de ramener l’Arabie saoudite à de meilleurs sentiments sur le dossier libanais. Mais pour Paris et Washington, c’est un peu la dernière chance pour eux de garder la main au Liban.

Sanctions, Paris s’aligne sur Washington

Les deux pays ont déjà tout tenté, ou presque. Dès le lendemain de l’explosion du port du Beyrouth le 4 août dernier, les autorités françaises étaient au chevet du peuple libanais. Avec deux déplacements en moins d’un mois, Emmanuel Macron avait pris le dossier libanais très à cœur. Après la bienveillance initiale, il avait tenté d’imposer une initiative française, une sorte de feuille de route politique pour résoudre la crise libanaise. Mais rien n’y a fait: l’immobilisme de la classe politique locale et les blocages ministériels réguliers ont rapidement entravé la proposition de l’Élysée.

Paris a donc changé de ton, faisant ainsi planer la possibilité de sanctionner les dirigeants libanais. Le 29 mars, Jean Yves le Drian, ministre des Affaires étrangères, avait évoqué l’idée de «renforcer les pressions» sur les élites libanaises. Peu de temps après, le 29 avril, la France a mis ses menaces à exécution, sanctionnant plusieurs dirigeants libanais, leur interdisant l’entrée sur le territoire. Une politique calquée sur celle de Washington.

En effet, les États-Unis n’hésitent pas à sanctionner les dirigeants libanais. Après avoir classé le Hezbollah parmi les organisations terroristes en 1995, Washington a pris les premières sanctions contre le groupe chiite dès 1996. Outre les sanctions contre le parti de Dieu, Washington viserait également toute personne jugée proche de l’organisation. En septembre 2020, le Trésor américain avait également ciblé deux personnalités libanaises accusées d’avoir aidé le mouvement chiite. Il s’agissait de Youssef Fenianos, ancien ministre des Transports, et de l’ancien ministre des Finances, Ali Hassan Khalil. Les États-Unis sont également passés à l’offensive contre Gebran Bassil, principal soutien chrétien du Hezbollah. Le Trésor américain a gelé les avoirs du dirigeant libanais.

Les actions américaines pour tenter de trouver une solution à la crise libanaise sont donc loin de faire consensus dans le pays. Le secrétaire général du Hezbollah lui-même, Hassan Nasrallah, a estimé lors d’un discours le 6 juillet que la politique américaine était «responsable de l’effondrement du pays», pointant du doigt le poids des sanctions sur des pans entiers de l’économie.

Bref, à trop vouloir s’ingérer, la France et les États-Unis auraient une part de responsabilité dans la crise libanaise.

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